Travail en cours / Point de sauvegarde

Libéré des contingences matérielles, je reprends le travail sur le manuscrit de Sous le règne des Filles du Feu.

Bouclage avant relecture : aux alentours de la fin d’année.

Je livre en pâture deux extraits.

1.

 

Ils passèrent l’été dans le Vestfjord, car Sigdis voulait entendre les rumeurs que rapportaient du Sud les marchands venus pour l’ambre et les peaux. Elle fut seule, souvent, laissant les hommes à leurs commerces, et Jorunn à son silence. Sa colère contre son époux demeurait, et il lui répugnait tout autant de croiser son regard creux que d’être privée de sa présence.

Elle désirait l’avoir à son côté pour le soumettre, mais elle aurait pu le tuer d’un geste s’il avait osé parler. Il ne parlait plus, pourtant. Il ressemblait à une chose de peau et d’os, un homme blême et comme abêti, qui pesait sur l’aviron sans jamais détourner ses yeux de la procession endeuillée des vagues.

Tous ces jours passés à la foire, Sigdis s’entretint longuement avec les marchands burgondes qu’elle croisait. Ces hommes hardis avaient remonté le grand fleuve qui bordait les terres franques et que l’on nommait Rhing ou Rin, selon les langues des peuples de là-bas.

Avec eux ils amenaient des Slaves asservis et des armes de fer comme le Nord n’en connaissait pas. Sigdis leur montra alors sa lance, et leur dit que celui qui l’avait forgée possédait le savoir des Nains et qu’il y en avait si peu comme lui qu’à son nom devait bien s’attacher encore une belle renommée dans leurs contrées.

— L’un de vous, ami, a-t-il déjà vu pareil travail du fer ? leur demanda-t-elle. Brandvald est le nom du forgeron. Il est né sur les bords de votre grand fleuve. En lui coule un sang ancien, d’une lignée désormais morte. Il doit avoir atteint la fin de son âge, désormais. Avez-vous déjà entendu parler de lui ?

Mais les marchands secouèrent la tête et s’excusèrent de leur ignorance. Ils lui proposèrent de regarder les épées et les têtes de haches dans les coffres, afin qu’elle pût juger si l’une d’elles était l’œuvre de l’homme qu’elle cherchait. Pourtant, si chacune lui parut d’assez de prix pour honorer un jarl, et même un roi, aucune n’était digne de la forge de Brandvald.

Sigdis en vint avec les jours à douter que le vieux frère juré de Hrörik soit encore de ce monde. Et s’il l’était, ne vivait-il pas ce qui lui restait d’existence comme il l’avait toujours fait ? Loin des hommes, dans quelque retraite sauvage ?

L’été passa vite et l’hiver vint. La Fille à la Lance demeura sans nouvelles. Aucune route ne s’ouvrait devant elle. Lassés d’être oisifs, les Vikings de Sigdis vécurent ce premier hiver loin des leurs comme un exil. D’argent, ils ne manquaient pas, dont ils dépensèrent une grande part, oublieux de ce bon sens qui les habitait lorsqu’ils vivaient au pays. Ils burent et connurent plus de femmes que le reste de leur vie ne pourrait leur en offrir. Repus, ils sacrifièrent des bêtes magnifiques aux Puissances, et leur demandèrent d’assurer leur richesse et leur renommée par de beaux échanges ou, s’il le fallait, par d’abondants pillages.

— Et que toujours nous échappions au filet de Rán ! ajoutaient-ils souvent pour conjurer la peur du naufrage.

Les jours suivants ils redevenaient mornes et s’ennuyaient.

Alors ils pressèrent Sigdis de reprendre la mer, car ils voulaient voir, disaient-ils, les terres lointaines dont Hrörik des Hreidargar avait foulé le sol, et où il s’était tant enrichi. Dans leur excitation ils mêlaient l’ambre des marais aux guerriers huns, l’or rouge du Rhing aux esprits des glaces, le renne qui passe sur le lac gelé et la fourrure blanche où s’alanguissent les filles du roi des Sames.

— Mène-nous, Sigdis Hreidarsson, et ensemble comme frères jurés chevauchons l’écume ! lançaient-ils en offrant des libations dans la plus adornée de leurs cornes. Conduis ce navire là où il alla jadis avec Hrörik, et conduis-nous avec lui. La fylgja des Hreidargar s’attache à tes pas, Fille à la Lance. Donne-nous les richesses et la renommée qui furent les récompenses de nos pères pour leur bravoure. Nous n’en désirons pas moins et avons l’espoir de bien plus.

2.

Ce que Sigdis sent en premier c’est le froid qui la pénètre. Sa brûlure qui enfle dans les poumons. Qui déloge de tous les recoins où elle se terre, la chaleur de la vie en déroute, et la disperse. La glace en conquête fige son souffle à bord de lèvres. La Fille à la Lance vacille. Le sang bat en retraite vers ses os.

Dans la forêt, le givre rampe sur les troncs noirs. Il s’épaissit en crissant. Il corsète le fût des sapins et le vent le polit, l’use jusqu’à la transparence. La lune vient y crocher sa lumière.

Sigdis marche.

Droit devant elle, parce qu’elle sait qu’elle ne peut aller ailleurs. Là-haut, au-dessus de sa tête, l’air se déchire sur la pointe des arbres.

Son ventre la fait souffrir. La matrice morte se craquelle. La forme fantôme de sa fille rapetisse.

Elle enfouit ses mains dans les peaux qui la vêtent. Il lui faut trouver les pas de son père afin d’y poser les siens. Mais que reste-t-il des traces d’un homme quand Midgard lui-même paraît se recroqueviller à l’approche du gouffre ? Sur quoi règnent les géants du givre quand tout ce qui vit semble vidé ? Alors Sigdis se met à chercher des signes. Elle ronge la nuit, les yeux cachés sous ses paupières. Le froid a raidi ses cils.

Sigdis marche.

La forêt est infinie, plate et égale vers où que l’on se tourne. Chaque arpent semblable à l’arpent suivant. Les arbres, la glace, la lune clouée à la nuit. Les nuages qui courent par vent arrière. Et voilà tout.

Elle ne regarde plus devant elle, mais fixe ses pieds bottés. La répétition des pas, la tranquille banalité de la marche. Son esprit s’agrippe à ce repère pour ne pas s’égarer. Sous ses semelles, ça n’est plus le crissement doux de la neige fraîche, c’est le verre que l’on mâche.

Sigdis marche. Mais elle a peur.

Le froid qui la serre ne se laisse pas fléchir par sa force. Il s’agrippe à ses jambes, mord les cuisses et le visage. Il enchaîne le temps. Et dans l’immobilité du monde, Sigdis oublie le compte des heures.

Sigdis marche. Mais elle tremble.

Ses dents battent la mesure de la souffrance. Elle respire comme on sirote une eau brûlante. Sa conscience s’effrange. Elle flotte, elle vague à l’endroit où son corps est censé se trouver, mais elle ne l’habite plus tout à fait.

Elle a envie de s’allonger.

Alors elle la voit enfin.

La fylgja.

La destinée du clan habillée de fer.

Loin devant elle, sa pâleur d’astre argente la nuit.

Alors, Sigdis se fait violence, et plante une jambe après l’autre dans la neige. Elle avance contre le vent. Les larmes de son supplice sèchent à même l’œil.

Sous la chair tendue de son ventre un gouffre s’élargit.

Sigdis marche. Mais la voix de Sigrunn l’appelle, depuis le tertre, sous le nombril.

Bientôt, elle devine au pied de chaque arbre la forme affaissée d’un mort.  Tous sont cousus à l’écorce, peau et tissu. Leurs bras ont gelé tout droit, tendus vers on ne sait quoi que l’œil a cru voir. Les doigts demeurent crispés dans leur effort pour saisir.

La  fylgja flotte à vingt pas devant Sigdis. Les cadavres se font rares maintenant, et les arbres s’espacent. Il lui semble avoir laissé derrière elle un siècle de souffrance.

Sigdis marche. Mais elle parle aussi. Avec sa fille morte. Avec Sigrunn sous le tertre.

Elle se traîne à présent, abrutie de visions dans le coin des yeux. Des formes peuplent la forêt de leur folie, passent en courant, apparaissent puis s’évanouissent au loin. D’autres tournent sur elles-mêmes un moment, avec des bouches qui s’ouvrent puis se ferment, mais qui ne laissent sortir que des buées blanches. Elles cherchent un chemin. Puis voilà qu’un appel les fait se ruer tout à coup dans la nuit et Sigdis ne les voit plus. Certaines finissent par s’accroupir au pied d’un arbre, brassent un moment l’air glacial comme des noyés en sursis, et bientôt cessent de bouger.

Alors, la forêt s’ouvre soudain, se dilue, s’éparpille. Les rangs serrés se défont.

Et voilà que les arbres s’abattent. Ils tombent comme l’on se met à genoux pour mourir. Leur chute lente ne s’accompagne d’aucun bruit. Les branches fouettent l’air puis se brisent sous le choc. Foudroyés, sapins, hêtres, ifs et bouleaux toussent une bouffée de givre en heurtant la terre. Puis l’eau les accueille, les enveloppe, les digère, les ajoute à la tourbe.

Sigdis s’est arrêtée là. Avec peine tant sa nuque lui semble lourde, elle relève la tête, dessille ses paupières, et se force à regarder devant elle.

Il n’y a, à perte de vue, que tourbières et eaux mortes. À la surface des mares, nul éclat. Seule une nuit sale désertée par les étoiles, et l’horizon frangé de feu. Midgard rongé par les bords.

Sigdis va à présent à travers les marécages. Une brume basse se frotte à ses jambes comme un chat affamé, la tire en arrière tandis que la terre se fait tendre sous sa semelle et s’ouvre.

Sigdis regarde partout autour d’elle, et dans chaque trou d’eau devine un chemin différent, avec ses promesses entraperçues. Un monde délesté de ce destin qui a filé la mort de sa fille. Sigrunn y est partout vivante et la skali, joyeuse comme elle aurait dû l’être toujours. Jorunn n’est plus une ombre d’homme mais un soleil à nouveau, Baldr aux mains de laboureur dont les sourires sont un bouclier contre les mélancolies de Sigdis. Et Sigrunn les regarde tous deux avec cet amour mêlé d’amusement…

Mais la Fille à la Lance sait que tout cela n’est fait que de fumées. Un piège où prendre son cœur et l’y mettre au supplice. Alors elle s’enchaîne à l’horizon pour ne pas dévier, car c’est au-delà du feu que court la seule route possible.

À la surface des mares, des gaz crèvent l’eau grasse et chuintent en flammèches bleues. Il ne s’en dégage nulle chaleur. Les morts exhalent leurs peines, songe-t-elle.

Et Sigdis avance toujours, elle cherche les pas de son père. La lance au fer funeste l’empêche de tomber. Après un temps infini, elle parvient au bord d’une rivière. Son cours se divise entre des îlots et se perd dans des aigues où l’eau fume.

Sigdis lève les yeux. Une roche la surplombe, massive dent de granit qui va s’étrécissant vers un sommet invisible. Des guerriers morts adornent ses flancs, cloués à la roche par des épieux de fer.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s