De la terre dans la bouche

J’ai été fusillé le 22 novembre 1941 quelque part dans la campagne brumeuse des alentours de Theresienstadt. J’avais trente-huit ans lorsque mon corps bascula dans la fosse.

De ma fin qui n’en fut pas une, je garde en mémoire une récurrence obscure qu’on dirait fixée par une pellicule à contre-jour : l’envol claqué d’énormes corbeaux, chassés de leurs hauteurs par l’aboiement des fusils. Puis un lent basculement, comme d’un arbre encore jeune enlevé au monde par la hache, et la mollesse de ma chute parmi des corps gelés, parce qu’on ne refermait pas une fosse qui pouvait encore servir.

Allongé sur tous les autres tombés avant moi, je ne sentais plus rien. Rien que la main d’une fillette contre ma joue, dure comme la pierre et vêtue du gel des nuits et des jours, et qui ne serait plus jamais cette petite chose chaude et curieuse qu’un père n’en finit pas d’aimer.

Rebecca, ma fille, ton père te rejoint enfin. Anezka, ma femme, ton époux te revient. Qui a assassiné mes femmes chéries ? Qui a jeté tous ces Juifs dans la fosse anonyme ? La réponse à cette question est le premier pas vers la victoire contre les ombres. Mais aujourd’hui encore, je ne la connais pas.

J’étais en train de mourir. Déjà, il se faisait tout autour de moi un silence profond qui paraissait irradier depuis le trou qu’on m’avait percé dans le cœur. Le monde paraissait prendre acte de mon divorce d’avec la chair, et m’accordait une minute de recueillement poli. Dans la paix des dernières inspirations, mon esprit vagabondait à travers une dimension d’extralucidité. Je tissais là-bas des mathématiques stupéfiantes, à l’approche du gouffre. Mon propre calme face à la mort toute proche faisait rouler en moi des vagues de chaleur. Je songeais à la nature fuyante de la conscience, au mirage de l’âme et aux processus biochimiques afférents. Je regardais cette marée s’en venir avec un détachement de philosophe, comme un objet d’étude.

Mes yeux contemplaient au-delà des limites un lieu qui n’est pas un lieu. À un moment, je vis une clarté, dans les ombres fuligineuses de ce qui s’étend après la vie. Je trouvai enfin l’algorithme parfait que j’avais toujours poursuivi. Il était là, à flotter dans les éthers d’une autre dimension, beau dans sa simplicité, offert comme une évidence. Quel jour se fit en moi ! Avant de m’éteindre, je m’imaginais alors dans un torrent de conscience, dans un dernier sursaut, mes automates enfin éveillés s’en allant découvrir la Lune et les étoiles, ma Vénus aux  pupilles pailletées d’intelligence se gagner la bienveillance d’une humanité enfin apaisée, et qui lui ouvrirait les bras comme à une sœur. J’avais enfin surpassé la magie du vieux rabbin Low, mon ancêtre.

Et sur cette épiphanie je crus enfin mourir. C’est à cet instant frontière où tout me fuyait que j’aperçus, me regardant depuis le bord du trou situé dans le monde que je m’apprêtais à quitter, un homme que je reconnus comme étant moi, et dont je crus discerner le désespoir sans bornes de celui qui a trop longtemps porté sur l’âme le deuil et la défaite. Il irradiait de lui un pouvoir et la force du drame absolu.

« J’ai échoué, Marek. Encore, une fois. Et toi, tu dois essayer. Encore une fois. »

Ce furent là ses seuls mots. Puis je m’éteignis.

Je vous le dis, il n’y a rien à voir après cela. Rien.

Mais je ne suis pas mort quelque part dans la campagne brumeuse des alentours de Theresienstadt. Non. En vérité, j’y suis né une fois encore.

Je me suis réveillé sous la terre froide, à bouffer d’effroi la glèbe, à gratter de mes ongles bleus le piège étroit des racines. Qui peut imaginer quelle folie vous prend au réveil d’un cauchemar, lorsque vous ouvrez les yeux sur un autre, plus terrible encore. Et que dans un cri primal qui convoque l’air maigre de votre prison en une seule rage, le seul cri de cette espèce que vous pousserez jamais, la terre s’ouvre devant vous et vous recrache sur l’herbe humide d’un pré.

Un matin du 22 novembre 1931 quelque part dans la campagne brumeuse des alentours de Theresienstadt. Sans autre souvenir alors que les rayures de vos hardes et une étoile jaune sur le bras, qui ne dit rien, mais que vous regarderez chaque jour à venir comme une question sans réponse. Comme le présage indéchiffrable d’une tragédie à venir contre l’avènement de laquelle il vous faudra lutter en aveugle.

Je m’appelle Marek Stern, et voici la seconde partie de mon étrange histoire.

Une réflexion sur “De la terre dans la bouche

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